Située au carrefour de la mer Baltique, de l’Europe centrale et du Nord, la ville polonaise — avec ses voisines Gdynia et Sopot formant la Tricité (Trójmiasto) — constitue un laboratoire idéal pour comprendre les dynamiques de l’histoire urbaine, du commerce maritime, des tensions nationales et des mouvements de libération du XXe siècle.

Port de Danzig en 1900.
Port de Danzig en 1900.

Gdańsk, le port où commença et finit le XXe siècle

Le 1er septembre 1939, à 4h45 du matin, le cuirassé allemand Schleswig-Holstein — entré dans le port quelques jours plus tôt sous le prétexte d’une visite de courtoisie — ouvrit le feu sur la garnison polonaise de la péninsule de Westerplatte. Ce fut le premier tir de la Seconde Guerre mondiale.

Quarante-six ans plus tard, dans les chantiers navals de la même ville, un électricien nommé Lech Wałęsa franchit le portail n° 2 des Chantiers navals Lénine pour prendre la tête d’une grève qui allait ébranler l’empire soviétique. La ville avait déclenché la catastrophe du siècle ; elle contribuerait à y mettre fin.

Cette symétrie tragique et rédemptrice est au cœur de l’identité de Gdańsk — et elle explique pourquoi cette cité de 470 000 habitants (GUS, recensement 2023), reconstruite pierre à pierre après avoir été détruite à 90 % lors des combats de mars 1945, est aujourd’hui l’un des lieux de mémoire politique et moral les plus chargés d’Europe.

Gyddanyzc : les origines slaves et l’entrée dans la Hanse (Xe – XVe siècle)

Gdańsk apparaît pour la première fois dans les sources historiques écrites en 997, lorsque l’évêque missionnaire Adalbert de Prague y fait escale en route vers la Prusse, où il sera martyrisé.

La bourgade slave de Gyddanyzc — chef-lieu d’une tribu pomeranienne — contrôle alors l’embouchure de la Vistule sur la mer Baltique. Elle commerce entre autre le sel et de l’ambre, résine fossilisée prisée depuis l’époque antique. Cette situation géographique, qui fait de la ville le débouché naturel du plus grand fleuve de la plaine polonaise, va définir sa vocation pour les sept siècles suivants.

L’Ordre Teutonique s’empare de Gdańsk en 1308 lors d’un épisode encore disputé par les historiens : des sources polonaises médiévales font état d’un massacre de la population locale. Les Chevaliers Teutoniques construisent un chateau (aujourd’hui disparu), gouvernent la ville pendant 146 ans et l’intègrent à la Ligue hanséatique en 1361 — réseau commercial dont les membres, de Lübeck à Riga, contrôlent le commerce de la mer du Nord et de la Baltique. Le port de Gdańsk, accessible depuis la haute mer via la rivière Motława, devient un entrepôt majeur pour les céréales polonaises, le bois, la cire, la poix et les fourrures.

En 1454, après une révolte de la bourgeoisie locale contre la domination teutonique, la ville offre sa dédicace au roi de Pologne Casimir IV Jagellon. La Paix de Thorn (1466), qui conclut la guerre de Treize Ans, intègre Gdańsk dans la Prusse Royale, province autonome de la Couronne polonaise. Une ère de prospérité exceptionnelle s’ouvre.

Routes commerciales dont celle de la ligue hanséatique à la fin du moyen-age- Image de Lampman. Licence C0.
Routes commerciales dont celle de la ligue hanséatique (trait plein noir) à la fin du moyen-age- Image de Lampman. Licence C0.

L’âge d’or : Danzig, grenier de l’Europe (XVe – XVIIIe siècle)

Entre 1466 et 1772, Gdańsk vit sous suzeraineté polonaise dans une autonomie quasi souveraine : elle frappe sa propre monnaie, entretient sa propre marine marchande, négocie directement avec les puissances étrangères et finance ses fortifications.

Sa population, d’environ 10 000 habitants au milieu du XVe siècle, atteint 77 000 personnes en 1650, ce qui en fait alors la plus grande ville de Pologne et l’une des dix plus peuplées d’Europe du Nord.

La prospérité repose sur le commerce du blé : selon les estimations des historiens économiques, la ville contrôle entre 60 et 80 % des exportations céréalières de la République des Deux Nations au XVIe siècle. Chaque automne, des centaines de flûtes hollandaises — ces navires de charge à fond plat — remontent la Motława pour y charger le grain polonais qui nourrira l’Europe occidentale.

Cette richesse se grave dans la pierre.

  • La Voie Royale (Droga Królewska), l’axe principal de la vieille ville de Gdansk, s’orne de façades flamandes et néerlandaises à pignons à redans, reflets d’une architecture marchande importée depuis les Pays-Bas par les négociants qui y établissent leur fortune.
  • La Cour d’Artus (Dwór Artusa, fondée au XIVe siècle, façade Renaissance de 1552) sert de bourse et de salle de réunion aux guildes.
  • La Fontaine de Neptune (1633), bronze baroque offert par la ville à elle-même, trône encore sur la Długi Targ (Long Marché) comme symbole inchangé de la maîtrise des mers.
  • La Porte d’Or (Złota Brama, 1614) et la Porte Verte (Zielona Brama, 1568) encadrent cette voie triomphale en un décor digne des capitales marchandes de la Renaissance.

La liberté religieuse et le développement économique attirent protestants, marins, marchands, architectes, ingénieurs, mercenaires, hollandais, anglais, écossais… et aussi des érudits et des artistes. Gdansk devient un bastion de l’imprimerie et des idées humanistes.

L’empreinte culturelle de cette époque se mesure aussi à la production immatérielle : la Goldwasser, liqueur aux herbes infusée de feuilles d’or en suspension, est fabriquée à Gdańsk par la maison Der Lachs (Au Saumon) depuis 1598 et exportée dans toute l’Europe comme un luxe emblématique de la ville.

Ecole d'escrime (et scène de théâtre) à Gdansk au 17e siècle - Dessin de Peter Willer
Ecole d’escrime (et scène de théâtre) à Gdansk au 17e siècle – Dessin de Peter Willer

Prusse, Ville libre et Seconde Guerre mondiale (1772 – 1945)

Le premier partage de la Pologne (1772) isole Gdańsk en coupant sa région du reste du territoire polonais. Vingt ans plus tard, lors du deuxième partage (1793), la ville est absorbée par la Prusse sous le nom officiel de Danzig.

La germanisation s’accélère : la bourgeoisie de langue allemande domine désormais la vie civique, tandis que la population polonaise et cashube est reléguée aux marges économiques et sociales.

Port ou "Pont long" de Danzig vers 1832 par le pientre Johann Karl Schultz.
Port ou « Pont long » de Danzig vers 1832 par le pientre Johann Karl Schultz.
Eglise Sainte Marie de Gdansk (Bazylika Mariacka Wniebowzięcia Najświętszej Maryi Panny w Gdańsku) par Arthur Bendrat.
Eglise Sainte Marie de Gdansk (Bazylika Mariacka Wniebowzięcia Najświętszej Maryi Panny w Gdańsku) par Arthur Bendrat.
Construction navale à Danzig en 1838 sur un tableau de Michael Carl Gregorovius.
Construction navale à Danzig en 1838 sur un tableau de Michael Carl Gregorovius.
Le fleuve Motlawa avec l'île aux greniers à droite vers 1900.
Le fleuve Motlawa avec l’île aux greniers à droite vers 1900.

Au XIXe siècle, le port naturel de Gdynia, jusqu’alors simple village de pêcheurs, commence à prendre de l’importance.

Le Traité de Versailles (1919) tente de résoudre l’équation impossible : il crée la Ville libre de Dantzig. Un état quasi souverain sous la garantie de la Société des Nations, avec un statut douanier partagé avec la Pologne. Cette construction juridique hybride, qui ne satisfait ni la minorité polonaise ni la majorité allemande, devient l’une des premières cibles de la propagande nazie.

Face à l’imprévisibilité de Dantzig, la Pologne construit ex nihilo un grand port national à Gdynia, inauguré en 1926. En une décennie, Gdynia passe du statut de village à celui de métropole portuaire moderne, symbolisant la modernité et l’indépendance retrouvée de la nation.

Gdynia dans les années 1920-1930 : Dans le Musée d'architecture et de design du 20e siècle à Cracovie.
Gdynia dans les années 1920-1930 : Dans le Musée d’architecture et de design du 20e siècle à Cracovie.
Dans la ville nouvelle de Gdynia - Photo d'Henryk Poddebski.
Dans la ville nouvelle de Gdynia – Photo d’Henryk Poddebski.
Dans le port de Gdynia - Photo d'Henryk Poddebski.
Dans le port de Gdynia – Photo d’Henryk Poddebski.

Dès 1933, le Parti nazi remporte les élections au Sénat de la Ville libre ; en 1939, Hitler désigne l’annexion de Danzig comme condition préalable à tout accord avec la Pologne.

Le 1er septembre 1939, l’attaque allemande contre le dépôt militaire de Westerplatte marque le début officiel de la Seconde Guerre mondiale. Gdańsk est annexée par le Troisième Reich. Les persécutions contre les populations juives et polonaises s’intensifient.

Grande Synagogue de Danzig en 1903.
Grande Synagogue de Danzig en 1903. Détruite en mai 1939 par les autorités nazies de Danzig.
Gdansk 1939, illustration par Ojuchz - Licence ccbysa 4.0
Gdansk 1939, illustration par Ojuchz – Licence ccbysa 4.0
Obélisque à la mémoire des défenseurs de Westerplatte et du littoral de la Baltique à Gdansk - Photo de Wisniowy - Licence c0
Obélisque à la mémoire des défenseurs de Westerplatte et du littoral de la Baltique à Gdansk – Photo de Wisniowy – Licence c0

Les combats de mars 1945 réduisent la ville en cendres. L’Armée Rouge s’empare d’un champ de ruines. Les estimations des historiens évaluent la destruction du tissu urbain historique à 90 %. Sopot et Gdynia subissent également des destructions importantes.

La population allemande — environ 250 000 personnes avant la guerre — est intégralement expulsée entre 1945 et 1947 et remplacée par des Polonais déplacés de l’est, souvent originaires des territoires annexés par l’URSS (Lwów aujourd’hui Lviv en Ukraine, Wilno aujourd’hui Vilnius en Lituanie). La ville change de langue, de population et de nom — en redevenant Gdańsk — en moins de deux ans.

Danzig / Gdansk en ruine en 1945 - Photo de Kazimierz Lelewicz - Licence CCBY-NC-4.0
Danzig / Gdansk en ruine en 1945 – Photo de Kazimierz Lelewicz – Licence CCBY-NC-4.0
Reconstruction de l'Hotel de Ville ou Ratush après 1945 - Photo de K.Lelewicz - Licence ccbysa 4.0
Reconstruction de l’Hotel de Ville ou Ratush après 1945 – Photo de K.Lelewicz – Licence ccbysa 4.0

La reconstruction : un faux-semblant habité (1945 – 1970)

Sur le même principe que la vieille ville de Varsovie, la décision de reconstruire la vieille ville de Gdansk « à l’identique », prise dès 1945 par les autorités polonaises, est à la fois un acte politique et un acte culturel.

Politique, parce qu’il s’agit de prouver que Gdańsk est polonaise depuis toujours — les façades flamandes et l’architecture hanséatique sont réinterprétées comme un héritage polonais commun.

Culturel, parce que les architectes du Bureau de Reconstruction (Biuro Odbudowy Gdańska) s’appuient sur des photographies, des gravures et des relevés métriques préexistants pour reconstruire pierre à pierre des façades dont certaines avaient disparu depuis le XVIIe siècle.

Le résultat visible aujourd’hui sur la Długa et la Długi Targ est une ville entièrement reconstruite entre 1948 et 1960, dont l’apparence médiévale et Renaissance est presque entièrement postérieure à 1945. Paradoxe architectural fascinant : les maisons qui semblent les plus anciennes sont parmi les plus récentes.

La Basilique Sainte-Marie de Gdansk (Bazylika Mariacka construite entre 1343 et 1502), l’une des plus grandes églises en brique d’Europe avec ses 105 mètres de longueur et sa capacité pour 25 000 fidèles, est l’un des rares bâtiments dont les murs originaux ont partiellement survécu.

Reconstruction de Gdansk après 1945.
Reconstruction de Gdansk après 1945.
Bas-reliefs lors de la reconstruction de Gdansk après 1945.
Bas-reliefs lors de la reconstruction de Gdansk après 1945.

Solidarność et la fin du communisme (1970 – 1989)

En décembre 1970, les ouvriers des chantiers navals de Gdańsk se soulèvent contre une hausse brutale des prix alimentaires. La répression fait 45 morts. Ces événements, partiellement occultés par le régime, restent dans la mémoire ouvrière comme une blessure fondatrice.

En août 1980, une nouvelle grève éclate aux Chantiers navals Lénine de Gdańsk, déclenchée par le licenciement de l’activiste Anna Walentynowicz. L’électricien Lech Wałęsa, ancien de 1970, en prend la direction.

Les 21 postulats affichés sur les grilles du chantier, dont le premier réclame le droit à un syndicat indépendant, aboutissent aux Accords d’Août signés le 31 août 1980. Pour la première fois dans l’histoire du bloc communiste, un gouvernement reconnaît légalement un syndicat autonome.

Solidarność (Solidarité) naît à Gdańsk ce même mois, avec un logo — le mot Solidarność en rouge sur fond blanc, lettres entrelacées évoquant une foule — qui deviendra l’une des icônes graphiques les plus reconnues du XXe siècle.

Entrée historique du chantier naval de Gdansk - Photo de DerHexer - Licence ccbysa 3.0,2.5,2.0,1.0
Entrée historique du chantier naval de Gdansk – Photo de DerHexer – Licence ccbysa 3.0,2.5,2.0,1.0
Intérieur du batiment du Centre Européen de Solidarité (Europejskie Centrum Solidarnosci) à Gdansk.
Intérieur du Centre Européen de Solidarité (Europejskie Centrum Solidarnosci) à Gdansk.

Gdansk aujourd’hui

Gdańsk est aujourd’hui une métropole universitaire et touristique en pleine expansion, dont le PIB par habitant dépasse désormais la moyenne européenne (Eurostat, 2022). Mais c’est aussi une ville qui porte en elle plusieurs siècles d’identités superposées et contradictoires — hanséatique, polonaise, prussienne, allemande, communiste, démocratique — sans pouvoir en effacer aucune.

Le Centre Européen de Solidarité (Europejskie Centrum Solidarności, inauguré en 2014), musée et centre de recherche sur les droits de l’homme installé face aux anciennes grilles des chantiers navals, incarne cette mémoire revendiquée.

La vieille ville reconstruite, avec ses façades flamandes de béton et ses caves médiévales authentiques, incarne l’autre. Le voyageur qui comprend ce paradoxe — une ville presque entièrement fausse dans sa pierre, et absolument vraie dans son histoire — comprend ce que Gdańsk a de plus singulier et de plus émouvant.

Hotel de Ville de Gdansk ou Ratusz dans le centre historique - Photo de DerHexer - Licence ccbysa 3.0,2.5,2.0,1.0.
Hotel de Ville de Gdansk ou Ratusz dans le centre historique – Photo de DerHexer – Licence ccbysa 3.0,2.5,2.0,1.0.
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Maciej Poltorak

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