37 années de travaux, quatre maîtres d’œuvre morts avant de voir leur ouvrage achevé, un sculpteur emporté par la maladie avant terme, un orfèvre intoxiqué au mercure… La colonne de la Sainte-Trinité d’Olomouc a coûté cher à ceux qui l’ont bâtie. Il reste aujourd’hui le plus haut ensemble sculptural de République tchèque et l’unique monument de la ville inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Un chef-d’œuvre baroque né d’une terreur bien réelle, celle de la peste dévorant l’Europe centrale…

Monumentale statue de la Sainte Trinité à Olomouc - Photo de Dominik Tefert - Licence c0
Monumentale statue de la Sainte Trinité à Olomouc – Photo de Dominik Tefert – Licence c0

Dieu, Danube et la peste

La colonne fut érigée pour remercier Dieu après qu’Olomouc eut été épargné par l’épidémie de peste qui frappa la Moravie entre 1713 et 1715.

L’épidémie de peste frappe en plusieurs vagues l’Europe centrale plus large depuis l’Empire ottoman (Turquie et Balkans).

Vienne, importante plaque tournante commerciale entre l’Orient et l’Occident sur le Danube se trouve directement exposée. Les conditions urbaines de Vienne offre un terrain propice à une propagation catastrophique : surpeuplée, sans égouts, sans système d’évacuation des eaux, avec des ordures dans les rues et des entrepôts de marchandises (tissus, tapis, grain) infestés de rongeurs .

Lors de l’épisode de la Grande Peste de Vienne en 1679 peut-être près d’1/4 de la population disparaît. Cette même vague pesteuse touche aussi d’autres villes d’Europe centrale à la même période : Dresde en 1680, Prague en 1681, Magdebourg en 1682.

Illustration d'un livre consacré à la peste à Vienne par le moine autrichien Abraham a Sancta Clara.
Illustration d’un livre consacré à la peste à Vienne par le moine autrichien Abraham a Sancta Clara.

Au 17e, les édifices votifs, colonne mariale ou trinitaire élevée en remerciement de la fin d’un fléau, connaissent une vogue considérable dans l’empire des Habsbourg.

La colonne d’Olomouc constitue l’un des tout derniers exemples, de loin le plus ambitieux.

Fait suffisamment rare pour être souligné, la Colonne est une oeuvre locale. Imaginée, organisée, financée et exécutée par des artisans et artistes de la ville elle-même. Là où la plupart des grands chantiers baroques d’Europe centrale furent conçus par des architectes étrangers autrichiens, suisses ou italiens.

Son concepteur est le maître maçon et tailleur de pierre Václav Render. On lui doit la construction de l’ancienne colonne mariale de la place Basse voisine et plusieurs statues baroques du centre historique d’Olomouc.

Chantier de 37 ans semé de deuils

Les travaux commencent en 1716 sur la place Haute à l’emplacement d’une ancienne fontaine d’Hercule et du corps de garde principal de la ville. C’est Render qui déplacera la fontaine.

C’est lui aussi qui finance le projet sur ses propres deniers.

Au niveau architectural, il parvient à élever le premier étage et la chapelle avant sa mort en 1733. Sans femme et sans enfant, il stipule dans son testament que sa fortune personnelle soit consacrée à l’achèvement du monument.

Le destin de ses successeurs n’est pas moins tragique. Aucun des trois maîtres maçons qui reprennent le chantier après lui ne vivra assez longtemps pour voir la colonne terminée. C’est finalement le fils de l’un d’eux, Jan Ignác Rokický, qui mène l’ouvrage à son terme.

Côté sculpture, Filip Sattler entame la statuaire avant de mourir en 1738. Le sculpteur olomoucien Ondřej Zahner reprend le flambeau et façonne, en sept années de travail (avant de… mourir) : 18 statues de saints et 9 reliefs, l’essentiel de la parure sculptée que l’on admire aujourd’hui.

L’orfèvre Šimon Forstner, chargé de couler et de dorer les groupes de bronze au sommet, survit aux autres artisans. L’usage de composés au mercure indispensable à la dorure au feu lui laisse une santé durablement fragilisée.

La colonne est consacrée le 9 septembre 1754 en présence de l’impératrice Marie-Thérèse elle-même et de son époux François Ier de Lorraine, venus spécialement assister à cet aboutissement.

En l’an 2000, l’UNESCO inscrit le monument sur la liste du patrimoine mondial. C’est l’exemple le plus abouti du style baroque morave et le plus vaste ensemble de sculptures religieuses baroques réuni en un seul monument à l’échelle de l’Europe centrale.

Illustration de la statue de la Sainte Trinité à Olomouc par Karel Wellner (1916).
Illustration de la statue de la Sainte Trinité à Olomouc par Karel Wellner (1916).

3 étages, 35 mètres, 45 sculptures et reliefs

Haute de 35 mètres sur un plan hexagonal, la colonne abrite en son cœur une petite chapelle. Dispositif unique et propre à Olomouc.

Sa décoration se déploie en plusieurs registres superposés, avec une cohérence iconographique pensée dans le moindre détail :

Au premier étage, le plus proche du public, 18 statues de saints occupent les niches du monument, entrecoupées de reliefs représentant les 12 apôtres. On y reconnaît notamment :

  • Saint Maurice et saint Venceslas, chacun patron d’une grande église de la ville,
  • Saint Florian, protecteur autrichien traditionnellement invoqué contre l’incendie,
  • Saint Jean de Capistran, qui prêcha à deux reprises à Olomouc au XVe siècle,
  • Saint Antoine de Padoue, dont l’ordre franciscain possédait un couvent important dans la ville,
  • Saint Louis de Gonzague, patron des étudiants, dont la présence entendait manifester l’attachement de la cité à son université.

Au deuxième étage prend place, entre autres figures, la statue de saint Jean Sarkander. Un martyr morave reconnaissable à son lys, symbole de pureté.

Le corps central est occupé par un groupe sculpté de l’Assomption de la Vierge. Le sommet s’achève sur le groupe doré représentant la Sainte Trinité elle-même accompagnée de l’archange Michel. L’oeuvre en cuivre doré est de l’orfèvre Forstner.

Statue de Saint Antoine de Padoue sur la Statue de la Sainte Trinité à Olomouc - Photo de Michel Manas - Licence ccby 4.0
Statue de Saint Antoine de Padoue sur la Statue de la Sainte Trinité à Olomouc – Photo de Michel Manas – Licence ccby 4.0
Sommet de la statue de la Sainte Trinité à Olomouc - Photo de Herbert Frank - Licence ccby 2.0
Sommet de la statue de la Sainte Trinité à Olomouc – Photo de Herbert Frank – Licence ccby 2.0

Pourquoi des « Lucifer » sur un monument religieux ?

Au niveau le plus bas de la colonne se trouvent douze statues désignées sous le nom de « lucifers » (světlonoši).

De quoi s’agit-il exactement ? Rien à voir avec le Malin.

Le mot latin lucifer signifie littéralement « celui qui porte la lumière » (de lux, la lumière, et ferre, porter). C’est le nom que les Romains donnaient à Vénus, l’étoile du matin, annonciatrice de l’aube.

Un glissement théologique d’une traduction latine de la Bible associe dans un verset du livre d’Isaïe la chute d’un roi orgueilleux réinterprété comme une allusion à la chute de Satan. Ce nom autrefois lumineux tombera à son tour dans le champ lexical du diable.

Les douze statues d’Olomouc se rattachent au sens premier et positif du mot. Ce sont des « porte-lumière », figures allégoriques représentées portant des flambeaux ou des torches.

Le terme « lucifer » n’y désigne donc absolument pas des démons et reste employé dans son acception latine la plus ancienne et la plus neutre, celle du porteur de lumière. C’est l’un des nombreux clins d’œil érudits que recèle ce monument pensé autant comme une œuvre théologique qu’artistique.

Lucifer sur la Statue de la Sainte Trinité à Olomouc - Photo de Michal Manas - Licence ccby 4.0
Lucifer sur la Statue de la Sainte Trinité à Olomouc – Photo de Michal Manas – Licence ccby 4.0

Informations pratiques

Le monument fait l’objet d’importants travaux de restauration, en cours depuis plusieurs années et dont l’achèvement est annoncé pour le début de l’année 2027 ; il est possible que la colonne soit partiellement ou totalement dissimulée par des échafaudages lors de la visite.

Adresse : Horní náměstí sur la place Haute dans le centre historique d’Olomouc.

Site officiel : unesco.olomouc.eu, pour suivre l’actualité de la restauration et l’histoire détaillée du monument.

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Maciej Poltorak

J'aime me perdre à la recherche d'endroits surprenants.