Derrière la carte postale gothique de la vieille ville, Toruń conserve un second visage, plus tardif et longtemps resté en marge des circuits touristiques : celui d’une place forte prussienne du XIXe siècle, dont l’ampleur reste peu connue en dehors de Pologne. La Twierdza Toruń, l’une des plus vastes forteresses annulaires jamais construites en Europe centrale, ceinture encore aujourd’hui la ville d’un réseau de forts, de casernes et de tunnels souterrains, dont une partie se visite au sein du musée dédié, division du Musée régional de Toruń.

Maquette des fortifications de Torun au 17e siècle avec ses fosses.
Maquette des fortifications de Torun au 17e siècle avec ses fosses.

Legs de la fortification bastionnée du XVIIIe siècle

Avant de devenir une vaste place forte annulaire, Toruń avait déjà connu dans les années 1720 une campagne de fortification bastionnée. Quelques années plus tôt les Suédois déferlaient sur la Pologne et sur Torun.

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Les principes de la vieille école hollandaise fûrent appliquées en opposition aux systèmes italiens (vieille et nouvelle école italienne) et au système espagnol.

La principale différence de cette école tenait au remplacement de la brique et de la pierre comme base des ouvrages défensifs par un rempart de terre bas doublé d’un fossé en eau.

Le tracé de ces fortifications obéissait à des règles géométriques strictes, fondées sur ce que l’on appelait la ligne royale, petite, moyenne ou grande, qui en déterminait les proportions.

Les bastions de l’école hollandaise se distinguaient en outre par l’absence d’oreillons, des flancs perpendiculaires aux courtines et un front en angle aigu, et par des ouvrages extérieurs plus développés que dans les systèmes italiens.

Parmi les théoriciens de cette école figurait un enfant de Toruń, Adam Freytag, aux côtés de figures comme Philippe Ier d’Orléans, Samuel Marolois, Simon Stevin ou le Polonais Krzysztof Mieroszewski.

Siège de Torun par l'Armée suédoise en 1655. dans le Musée des fortifications de la ville.
Siège de Torun par l’Armée suédoise en 1655. dans le Musée des fortifications de la ville.

Ceinture fortifiée héritée de la frontière prussienne

À la suite de l’annexion de Toruń par la Prusse en 1793, la ville, devenue place frontalière face à l’Empire russe, fut progressivement transformée en verrou stratégique.

La construction de la ceinture fortifiée s’intensifia dans les dernières décennies du XIXe siècle, sur le modèle des systèmes défensifs annulaires alors développés par l’ingénierie militaire prussienne :

  • un premier rempart urbain rapproché,
  • complété par une couronne extérieure de 15 forts principaux répartis autour de la ville, à quelques kilomètres du centre historique, capables de couvrir mutuellement leurs angles morts d’artillerie.

Cette organisation faisait de Toruń, à la veille de la Première Guerre mondiale, l‘une des places fortes les plus importantes de l’Empire allemand sur son flanc oriental, alors même qu’elle ne devait jamais connaître de siège d’envergure comparable à celui d’autres forteresses de la région.

Après le retour de la ville à la Pologne en 1918, les forts perdirent progressivement leur fonction militaire d’origine, avant qu’un épisode plus sombre ne vienne rappeler leur vocation défensive.

C’est dans le Fort VII, à l’automne 1939, que l’occupant allemand interna plusieurs milliers de représentants de l’intelligentsia polonaise raflés dans les premiers jours de la guerre, avant leur exécution ou leur déportation.

Extension de la ceinture urbaine et la construction des forts

Fin1870, la décision d’ériger Toruń au rang de forteresse de première catégorie et de l’entourer d’un anneau de forts d’artillerie rend nécessaire l’extension du noyau fortifié rapproché. La garnison, sans cesse plus nombreuse, exigent toujours davantage d’installations.

Le principe retenu consista à relier le Fort Jakub à l’angle du bastion IV par un rempart continu.

Les travaux du nouveau rempart débutèrent en 1880. Une fois la nouvelle section achevée commença la démolition des anciennes fortifications devenues superflues. La suppression des bastions II et III et de leur fossé permit d’agrandir des deux tiers la superficie de la ville.

Une part importante des terrains ainsi libérés fut toutefois affectée à des constructions militaires, casernes, extension du lazaret, église de garnison, entrepôts et magasins. seule une petite portion de la surface au sud des nouveaux terrains étant réservée à un usage civil.

Le développement révolutionnaire de l’artillerie au début des années 1870 et l’accroissement de puissance et de portée rendit obsolètes les fortifications édifiées au début du siècle à proximité immédiate des remparts médiévaux.

Plan de coupe d'une tourelle d'artillerie dans le Musée des fortifications de Torun.
Plan de coupe d’une tourelle d’artillerie dans le Musée des fortifications de Torun.

Le nouveau concept prévoyait l’édification d’une série de forts d’artillerie autonomes en approvisionnement à environ quatre kilomètres du centre.

Chacun sur une emprise de près de 300 mètres, formait une batterie d’une 12-aine de pièces lourdes. Elle était capable, seule ou en coopération avec les forts voisins, de dissuader l’ennemi et de bloquer efficacement l’accès à la ville.

La garnison de chaque fort, forte d’environ 550 hommes, était logée dans un bâtiment de casernement à deux étages, en chambrées de vingt-trois à vingt-cinq soldats.

Chaque fort disposait de son propre point d’eau, de deux cuisines et d’une boulangerie, les réserves de vivres et de munitions permettant de tenir plusieurs semaines sans ravitaillement.

Sept forts d’artillerie de ce type (les forts II, IV, V, VII, XI et XIII, entre autres) furent construits entre 1878 et 1885. Ils furent complétés entre 1888 et 1893 par sept forts intermédiaires de plus petite taille, dont l’infanterie, environ 300 hommes, constituait l’essentiel de la garnison.

L’artillerie disposée sur leurs remparts servait à la défense rapprochée en cas d’assaut.

Collections et le parcours du musée

Le siège principal du Musée de la forteresse occupe l’ancienne caserne de la porte de Chełmno (Koszary przy Bramie Chełmińskiej), l’un des bâtiments militaires les mieux conservés de l’enceinte urbaine rapprochée.

L’exposition y retrace l’histoire militaire de Torun notamment pendant les guerres contre la Suède, l’histoire de la construction de la forteresse, l’organisation de sa garnison, l’évolution de l’armement et de la fortification en briques puis en béton au tournant du XXe siècle, ainsi que le rôle de la place forte durant les deux conflits mondiaux, avec une attention particulière portée à la tragédie du Fort VII.

Les collections comprennent uniformes, armement, plans d’ingénierie militaire et objets du quotidien des garnisons successives.

Dans le Musée des fortifications de Torun.
Dans le Musée des fortifications de Torun.
Uniformes de l'armée polonaise dans le Musée des fortifications de Torun.
Uniformes de l’armée polonaise dans le Musée des fortifications de Torun.
Maquette des fortifications de Torun au 17e siècle avec ses fosses et ses fortifications en étoile.
Maquette des fortifications de Torun au 17e siècle avec ses fosses et ses fortifications en étoile.

Le Fort IV, joyau de la visite

Si le musée proprement dit occupe la caserne de la porte de Chełmno, l’expérience la plus complète de la forteresse se vit au Fort IV, ouvrage principal d’artillerie de la fin du XIXe siècle, l’un des mieux préservés de l’ensemble des quinze forts de la ceinture et ouvert au public depuis le début des années 1990.

Le parcours de visite traverse les casernements sur deux niveaux, la poterne principale, les poudrières, les casemates de tir et les postes d’observation blindés, jusqu’à la caponnière de flanquement du fossé sec, franchi par un ancien pont-levis à contrepoids aujourd’hui fixe.

Certaines visites peuvent être accompagnées d’un guide en uniforme de soldat prussien, et le fort propose, en haute saison, des reconstitutions et parcours scénarisés plus immersifs, ainsi que des nuitées en dortoir de style caserne pour les groupes.

Exemple d’exposition : les gravures fantasmées de Teodor Tuszko

Le musée présente à l’occasion les œuvres de Teodor Tuszko, jeune graphiste passionné d’architecture défensive. Il est l’auteur de centaines de planches inspirées de l’architecture défensive de la Renaissance au XIXe siècle.

Ses premiers dessins de fortifications, griffonnés au stylo dans les marges de ses cahiers, remontent à ses années de collège.

Il fut repéré par son professeur d’histoire, Piotr Oleńczak, qui l’invita quelques années plus tard à devenir coauteur de son ouvrage sur la forteresse tsariste de Varsovie (guide Twierdza Warszawa paru en 2013 aux éditions Rajd).

Tuszko continue d’approfondir sa passion en étudiant sources historiques et théoriques dénichés chez les libraires anciens dans les bibliothèques et archives.

Les méthodes traditionnelles de tracé des fortifications ne lui servent pas à reproduire fidèlement des ouvrages existants.

Ses planches sont le fruit de son imagination. Une synthèse de règles complexes de composition, de technique militaires et de sa propre sensibilité artistique.

Sa technique associe une précision technique remarquable : un tracé au crayon, repris au feutre fin, puis entièrement mis en couleur à l’aquarelle dans un style emprunté aux cartes historiques, principalement du tournant des XVIIe et XVIIIe siècles.

Sur un plan purement esthétique, ces œuvres impressionnent par la complexité de leurs formes géométriques. Ses fortifications évoquent tour à tour des cristaux, des fractales, des flocons de neige, une vision kaléidoscopique proche de celle des mandalas.

Chaque planche représente pour l’artiste un processus minutieux, s’étalant sur des semaines, voire des mois, vécu comme un moment d’évasion, de repos et de méditation, souvent accompagné de musique classique.

Plan de fortification imaginaire de Teodor Tuszko dans le Musée des fortifications de Torun.
Plan de fortification imaginaire de Teodor Tuszko dans le Musée des fortifications de Torun.
Plan de fortification imaginaire inspiré de Belgrade par Teodor Tuszko dans le Musée des fortifications de Torun.
Plan de fortification imaginaire inspiré de Belgrade par Teodor Tuszko dans le Musée des fortifications de Torun.

Informations pratiques

Musée de la forteresse (siège principal, ancienne caserne de la porte de Chełmno)

Adresse : ul. Wały gen. Sikorskiego 23/25, Stare Miasto

Horaires : du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h du 1er mai au 30 septembre, et de 10 h à 16 h du 1er octobre au 30 avril ; fermé le lundi.

Tarifs : billet plein tarif à 20 złotys, tarif réduit à 14 złotys. L’entrée est gratuite le mercredi.

Site officiel : https://muzeum.torun.pl/muzeum-twierdzy-torun/
Fort IV : https://fort.torun.pl/odwiedz-nas/indywiadualni/zwiedzanie/

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Maciej Poltorak

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