En un siècle et demi à peine, Katowice est passée d’un modeste hameau silésien à une capitale régionale disputée entre deux nations, avant de devenir le symbole d’une industrialisation puis d’une reconversion parmi les plus spectaculaires d’Europe centrale. Cette trajectoire, marquée par une conférence fondatrice du sionisme moderne, les insurrections silésiennes, l’âge d’or moderniste de l’entre-deux-guerres et la tragédie de la mine Wujek, éclaire la ville que l’on découvre aujourd’hui.

Histoire de Katowice : Usine métallurgique Hohenlohe (Welnowiec) par Ernst Wilhelm Knippel (1850).
Histoire de Katowice : Usine métallurgique Hohenlohe (Welnowiec) par Ernst Wilhelm Knippel (1850).

Des origines rurales à l’industrialisation

Le territoire de l’actuel centre-ville de Katowice trouve son origine dans une forge hydraulique installée sur les rives de la Rawa, la kuźnica bogucka, mentionnée pour la première fois en 1397.

Vers 1580, son propriétaire, un certain Andrzej, fonde à proximité un village de colons agricoles baptisé Katowice, dont l’étymologie exacte reste incertaine : elle pourrait dériver du mot polonais kąty (« les coins »), désignant les huttes des bûcherons qui acheminaient le bois vers la forge. Le nom n’apparaît par écrit qu’en 1598, dans le registre de visite paroissiale du curé Krzysztof Kazimirski, qui mentionne une « villa nova Katowice ».

Pendant plus de deux siècles, ce modeste village agricole change de mains à de multiples reprises, passant par une longue succession de familles nobles et de marchands silésiens, sans connaître de développement notable.

Katowice en 1830 par Ernst Wilhelm Knippel.
Katowice en 1830 par Ernst Wilhelm Knippel.

Le véritable tournant survient en 1838-1839, lorsque l’industriel et négociant Franz von Winckler acquiert le domaine de Katowice ainsi que les biens de l’ordinariat de Mysłowice, avant d’y transférer en 1841 le siège de l’administration de ses possessions.

En 1839, Winckler confie la direction de ces terres à Friedrich Wilhelm Grundmann, un ancien maître mineur (sztygar) de la houillère de Tarnowskie Góry, qui entreprend, aux côtés du médecin Richard Holtze, de transformer le village en centre urbain structuré, selon un plan tracé par l’architecte Nottenbohn autour de deux places, le Rynek et l’actuelle place Wolności.

L’arrivée du chemin de fer reliant Katowice à Mysłowice en 1846-1847 accélère considérablement ce développement, en connectant la région naissante au réseau ferroviaire prussien puis russe. Le 11 septembre 1865, le roi de Prusse Guillaume Ier signe le document accordant à Katowice le statut de ville ; Richard Holtze devient président du conseil municipal et Louis Diebel premier maire.

La conférence de Katowice de 1884 et l’essor industriel

À peine vingt ans après l’obtention de ses droits urbains, alors qu’elle ne compte encore qu’un peu plus de 13 000 habitants, Katowice accueille un événement dont la portée dépassera très largement sa taille : entre le 6 et le 11 novembre 1884, trente-six délégués du mouvement des Amants de Sion (Hovevei Zion), venus principalement de Russie mais aussi de France, de Roumanie, du Royaume-Uni et d’Allemagne, se réunissent dans les locaux de la loge maçonnique juive Concordia.

Si les Juifs de l’empire russe pouvaient difficilement se rassembler légalement sur leur propre territoire, la position de Katowice, ville prussienne située tout près de la frontière russe et reliée à elle par le rail, en faisait un lieu de réunion à la fois accessible et sûr, d’autant que la communauté juive locale, influente et bien intégrée aux élites municipales, pouvait faciliter l’organisation d’un tel rassemblement.

Présidée par le médecin Leon Pinsker sous la présidence d’honneur du rabbin Samuel Mohylewer, la Conférence de Katowice pose les bases organisationnelles du mouvement en faveur d’une colonisation juive de la Palestine, un jalon aujourd’hui considéré par de nombreux historiens comme l’un des actes fondateurs du mouvement sioniste, près de 75 ans avant la naissance de l’État d’Israël.

Dans les décennies suivantes, l‘essor du charbon, du fer et du zinc transforme radicalement la physionomie de la ville. Aciéries, houillères et usines de transformation des métaux non ferreux se multiplient, tandis qu’un tissu associatif et religieux dense se développe :

  • une paroisse protestante existe dès 1857,
  • une première synagogue est consacrée en septembre 1862,
  • suivie de la création d’une communauté juive autonome en 1866.
  • En 1925, le pape Pie XI érige le diocèse de Katowice, devenu archidiocèse en 1992.
Quartier minier de Nickisch Schacht (Nikiszowiec) à Katowice en 1912.
Quartier minier de Nickisch Schacht (Nikiszowiec) à Katowice en 1912.

Les insurrections de Silésie et le retour à la Pologne

La fin de la Première Guerre mondiale rebat les cartes de toute la région. Le traité de Versailles prévoit un plébiscite pour déterminer l’appartenance de la Haute-Silésie, industrieusement disputée entre l’Allemagne et la jeune République polonaise.

Dès le 15 juillet 1920, la Diète polonaise anticipe un rattachement favorable en désignant par avance Katowice comme capitale d’une future voïvodie autonome de Silésie, dotée de son propre parlement régional (Sejm Śląski) et de son propre trésor.

Le plébiscite du 20 mars 1921 se révèle pourtant décevant pour la cause polonaise dans la ville elle-même : 85,4 % des électeurs de Katowice se prononcent pour le maintien dans l’Allemagne, un résultat porté par la forte population germanophone du centre urbain, quand le vote du district environnant, plus industriel et plus polonais, reste nettement plus disputé.

Tanks français lors du plébiscite de Haute Silésie à Katowice en 1921.
Tanks français lors du plébiscite de Haute Silésie à Katowice en 1921.
Centre ville de Katowice en 1921- Image d'Ossolka - Licence ccbysa 4.0
Centre ville de Katowice en 1921- Image d’Ossolka – Licence ccbysa 4.0

C’est dans ce contexte que survient, dans la nuit du 2 au 3 mai 1921, la troisième insurrection silésienne, dirigée par Wojciech Korfanty.

Les insurgés occupent brièvement Katowice avant de se retirer sous la pression des autorités alliées, tout en conservant le contrôle des communes environnantes de Załęże, Dąb, Brynów, Bogucice et Szopienice. Les combats cessent officiellement le 5 juillet 1921.

Ce n’est finalement pas le résultat local du plébiscite, mais une décision politique du Conseil des ambassadeurs réuni à Paris, rendue le 20 octobre 1921, qui tranche en faveur de la Pologne :

  • celle-ci n’obtient que 30 % du territoire soumis à plébiscite,
  • mais avec 46 % de sa population
  • l’essentiel de son potentiel industriel, soit 72 % des réserves de houille, 53 des 67 mines de charbon et 10 des 15 mines de zinc et de plomb de la région.

Le transfert effectif de souveraineté s’opère au cours de l’été 1922 : après une cérémonie de passation le 19 juin marquée par le défilé des troupes françaises sur le Rynek, l’armée polonaise, commandée par le général Stanisław Szeptycki, entre à Katowice le 20 juin 1922, accueillie par le voïvode Józef Rymer et par Wojciech Korfanty lui-même.

Mine Kleofas à Katowice dans les années 1930. Photo de Henryk Poddebski.
Mine Kleofas à Katowice dans les années 1930. Photo de Henryk Poddebski.

L’entre-deux-guerres, l’âge d’or de la capitale silésienne

Devenue capitale d’une région autonome parmi les plus riches de la Seconde République polonaise, Katowice connaît une croissance démographique et urbaine spectaculaire.

Sa population passe de 56 000 habitants en 1922 à plus de 100 000 dès le 15 juillet 1924, date à laquelle l’incorporation de cinq communes voisines (Bogucice-Zawodzie, Brynów, Dąb, Ligota et Załęże) fait quasiment doubler sa population, de 57 000 à près de 113 000 habitants ; elle atteint 135 000 habitants à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Avant 1939, la ville abrite pas moins de 53 banques, 14 représentations diplomatiques étrangères et 9 grands groupes industriels internationaux, aux côtés d’un aéroport moderne inauguré en 1926 sur le terrain de Muchowiec.

Cette prospérité s’accompagne d’un vaste chantier architectural destiné à affirmer, face à l’Allemagne voisine, la modernité de la jeune République polonaise. Le monumental bâtiment du Parlement de Silésie est construit entre 1926 et 1929. Le tissu urbain de cette période, aujourd’hui rassemblé sous l’appellation de route du modernisme, vaut à la ville son surnom durable de « Chicago polonais ».

Architecture moderniste : Parlement de Silésie construit par Henryk Poddebski.
Architecture moderniste : Parlement de Silésie après sa construition par Henryk Poddebski.
Architecture moderniste : Gmach Izby Skarbowej ou Gratte-ciel (drapacz chmur) construit en 1927-1936 à Katowice.
Architecture moderniste : Gmach Izby Skarbowej ou Gratte-ciel (drapacz chmur) construit en 1927-1936 à Katowice.

La Seconde Guerre mondiale

Située à une 20-aine de kilomètres seulement de la frontière polono-allemande de l’entre-deux-guerres, Katowice fait l’objet d’une défense improvisée les 3 et 4 septembre 1939, menée par d’anciens insurgés silésiens et de jeunes scouts organisés en milices d’autodéfense, sous le commandement de Jan Faska, face aux troupes régulières du général allemand Ferdinand Neuling.

Les combats, qui coûtent la vie à une 15-aine de soldats allemands et à environ 150 défenseurs polonais, se concentrent notamment autour de la tour de saut en parachute du parc Kościuszko, dont la défense deviendra après-guerre une légende patriotique largement popularisée par le livre de Kazimierz Gołba paru en 1947. La ville tombe définitivement le 4 septembre au matin.

Dès le 8 septembre 1939, l’ensemble de la Haute-Silésie est directement annexé au Troisième Reich, et Katowice, reprenant son ancien nom allemand de Kattowitz, devient à partir de décembre 1940 la capitale de la province du Gau Oberschlesien.

La communauté juive de la ville, forte de plusieurs milliers de personnes avant-guerre, est presque entièrement exterminée ; la synagogue de la rue Mickiewicza est incendiée dès les premiers jours de l’occupation. Le bâtiment historique du Musée de Silésie est démoli sur ordre des autorités allemandes.

La ville est prise par l’Armée rouge le 27 janvier 1945, dans des circonstances elles-mêmes douloureuses : plusieurs immeubles du Rynek sont pillés et incendiés au passage des troupes soviétiques, et de nombreux habitants sont déportés vers les mines soviétiques de Vorkouta et du Donbass.

La période communiste et la tragédie de la mine Wujek

La période communiste prolonge la vocation minière et sidérurgique de Katowice, désormais chef-lieu d’une voïvodie industrielle majeure.

Le 7 mars 1953, deux jours après la mort de Staline, les autorités locales du parti, sur une initiative en réalité orchestrée depuis Varsovie, sollicitent et obtiennent le renommage de la ville en Stalinogród ; la voïvodie elle-même est rebaptisée stalinogrodzka. Ce nom reste en vigueur jusqu’au 21 octobre 1956, lorsqu’un décret du Conseil d’État, porté par la vague de dégel politique qui suit le tournant d’Octobre, restitue à la ville son nom historique.

Le 16 décembre 1981, quatre jours après l’instauration de l’état de siège par le général Jaruzelski, la pacification de la mine Wujek se solde par la mort de neuf mineurs grévistes, sous les tirs d’un peloton spécial de la milice ZOMO. Cet événement, resté profondément gravé dans la mémoire silésienne comme la tragédie la plus sanglante de tout l’état de siège, symbolise la répression du mouvement Solidarność et la résistance ouvrière au régime communiste.

Devant la mine Wujek et son monument aux martyrs de Solidarnosc à Katowice.
Devant la mine Wujek et son monument aux martyrs de Solidarnosc à Katowice.
Tank T 55 dans le musée / centre d'interprétation de l'histoire tragique de la Mine Wujek à Katowice.
Tank T 55 dans le musée / centre d’interprétation de l’histoire tragique de la Mine Wujek à Katowice.

La reconversion post-industrielle

La chute du communisme en 1989 confronte Katowice à la crise structurelle de son industrie lourde, dont la fermeture progressive des mines et des aciéries transforme profondément le tissu économique et social de la ville.

À partir des années 2000, la municipalité engage une reconversion résolue vers les services, la culture et l’enseignement supérieur, dont le symbole le plus visible reste le réaménagement du site de l’ancienne mine Katowice en un vaste ensemble culturel, la Zone Culturelle, qui réunit depuis 2014-2015 le Musée de Silésie et le siège de l’Orchestre symphonique national de la radio polonaise.

Cette transformation, associée à la mise en valeur du patrimoine industriel et ouvrier de quartiers comme Nikiszowiec, a profondément modifié l’image de la ville, longtemps réduite dans l’imaginaire national à ses seuls terrils et à sa pollution industrielle.

Superbe mosaïque de roses sur le batiment de la poste sur la Plac Wyzwolenia dans le quartier minier de Nikiszowiec à Katowice.
Superbe mosaïque de roses sur le batiment de la poste sur la Plac Wyzwolenia dans le quartier minier de Nikiszowiec à Katowice.
A l'intérieur d'une des salles d'exposition de la Gallery Wilson dans le quartier de Nikiszowiec à Katowice.
A l’intérieur d’une des salles d’exposition de la Gallery Wilson dans le quartier de Nikiszowiec à Katowice.
Intérieur du NOSPR, Orchestre symphonique de la radio national polonaise à Katowice ( Narodowa Orkiestra Symfoniczna Polskiego Radia w Katowicach). Photo de Radek Grzybowski - Licence ccbysa 4.0
Intérieur du NOSPR, Orchestre symphonique de la radio national polonaise à Katowice ( Narodowa Orkiestra Symfoniczna Polskiego Radia w Katowicach). Photo de Radek Grzybowski – Licence ccbysa 4.0

Maciej Poltorak

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