Gdynia abrite le premier musée de Pologne consacré à Stanisław Szukalski, l’un des artistes les plus singuliers du XXe siècle polonais. Sculpteur, dessinateur, peintre, photographe, architecte, dramaturge et théoricien d’une histoire alternative de l’humanité, il a longtemps été oublié dans son propre pays. Né de la passion d’un collectionneur privé, le musée retrace une vie de 94 ans partagée entre deux continents, et une œuvre aussi fascinante que controversée.

"Portrait de Jack Jones" (1919) par Szukalski - Licence c0
« Portrait de Jack Jones » (1919) par Szukalski – Licence c0

Le Musée Szukalski se trouve à Gdynia dans le quartier balnéaire d’Orłowo à deux pas de la falaise et de la jetée du même nom.

Stanisław Szukalski, un artiste hors norme

De Warta à Chicago en passant par Cracovie

Stanisław Szukalski naît le 13 décembre 1893 à Warta dans une famille aux valeurs patriotiques et romantiques.

Fils d’un forgeron, il part jeune pour les États-Unis et entre à l’Art Institute of Chicago à l’âge de 13 ans avant d’étudier aussi à l’Académie des beaux-arts de Cracovie.

Ses premières années d’adulte se partagent entre le cosmopolitisme de Chicago et de New York et le classicisme européen de Cracovie.

Prodige de la sculpture, il devient l’une des figures de la « Renaissance de Chicago ». Renouveau artistique et littéraire de la ville.

Après des années de pauvreté, il marie Helen Walker, issue de la bonne société de Chicago. Elle lui ouvre les capitales européennes. Le couple achète une maison à May-en-Multien près de Paris et une autre à Mięćmierz près de Kazimierz Dolny.

Le mariage se termine pourtant par un divorce demandé en 1933. Szukalski épouse deux ans plus tard Joan Lee Donovan.

Stach de Warta et la tribu au Cœur cornu

C’est à Cracovie que Szukalski devient « Stach z Warty ». Un orateur enflammé un brin délirant qui entend imposer sa propre vision de la Pologne.

Ses sculptures sont saturées de détails et nourries de mythologie slave, d’art précolombien (!?) et de symboles universels. Elles suscitent autant d’admiration que ses positions radicales provoquent de rejet.

En 1928, il fonde un groupe d’artistes, le Szczep Rogate Serce : la « Tribu du Cœur cornu ». Ses membres se forment à son enseignement et soutiennent sa philosophie.

Un nationalisme radical et ses zones d’ombre

L’admiration que suscite l’œuvre ne doit pas masquer les positions idéologiques de l’artiste dans l’entre-deux-guerres.

De 1930 à 1937, la tribu publie de façon irrégulière sa propre revue Krak sous l’influence constante de Szukalski.

La revue défend une culture polonaise régénérée par ses racines slaves. Elle laisse également s’exprimer une hostilité au catholicisme et un antisémitisme marqué.

Ce passé est longtemps resté méconnu de ses admirateurs américains. Aujourd’hui, une partie de l’imagerie de Szukalski est revendiquée par des mouvements d’extrême droite en Pologne, ce qui rend la lecture de son œuvre d’autant plus délicate.

La guerre, l’exil et le Zermatisme

Installé à Varsovie en 1936, Szukalski voit son atelier détruit lors du siège de la ville en 1939.

Blessé, il perd la quasi-totalité de ses œuvres et regagne les États-Unis avec son épouse pour s’établir définitivement à Los Angeles en Californie.

Le drame de la guerre transforme sa pensée. Des années 1940 à sa mort, il cherche dans les monuments de toutes les civilisations les traits anthropologiques et linguistiques qui uniraient l’humanité et expliqueraient l’existence du mal et des tyrannies.

Il baptise cette théorie le Zermatisme. Selon lui, l’humanité aurait eu pour patrie commune l’île de Pâques.

Il consigne ses recherches dans 42 volumes illustrés de plus de 40 000 dessins. La théorie dépourvue de fondement scientifique inclut des éléments déconcertants. Par exemple les « Yetinsyny » prétendus descendants d’unions entre yetis et humains…

Une redécouverte tardive

Dans les dernières décennies de sa vie, Szukalski est retrouvé par le Californien Glenn Bray. Avec Lena Zwalve, ils fondent les Archives Szukalski. Ils publient et exposent à nouveau ses œuvres de l’artiste de son vivant.

L’artiste meurt en 1987. Ses cendres et celles de Joan (morte en 1980) sont dispersées sur l’île de Pâques. La terre originelle de tous les peuples selon sa théorie.

Sur plus de 700 œuvres réalisées en près de 80 ans de création, seule une faible partie a survécu à la guerre et aux années communistes.

La redécouverte internationale de l’artiste doit beaucoup à une amitié californienne. Szukalski était proche de George DiCaprio, dessinateur de bandes dessinées et père de Leonardo DiCaprio.

C’est lui qui produit le documentaire de Netflix : « Struggle: The Life and Lost Art of Szukalski ».

Collection du Musée Szukalski

Collections et l’exposition « Samorodny »

Le fonds du musée couvre toute l’étendue de la création plastique de Szukalski : sculpture, bas-relief, dessin et photographie.

L’exposition permanente « Szukalski : Samorodny » réunit plus de 50 sculptures, des 100-aines d’œuvres sur papier et de photographies, des médailles, monnaies et insignes de la Tribu du Cœur cornu.

Pour ne pas séparer l’art de l’homme, le musée accorde la même importance aux documents historiques, photographies, lettres et films, ainsi qu’aux témoignages de ceux qui l’ont connu.

Les sculptures puisent dans la mythologie slave, la culture polonaise, l’art précolombien et une symbolique universelle.

Les dessins frappent par leur précision et leur foisonnement de détails, qu’il s’agisse de portraits réalistes ou de compositions inspirées des mythologies anciennes.

Expo au Musée Szukalski à Gdynia.
Expo au Musée Szukalski à Gdynia. Credit : Musée Szukalski.

Un musée né d’une collection privée

Le musée est issu de la collection personnelle de Krzysztof Ziemann, collectionneur, amateur d’art et directeur du musée.

L’institution participe à la diffusion de l’œuvre au-delà de Gdynia. Elle a ainsi prêté des pièces à la galerie Gardzienice de Lublin, aux côtés du musée de Haute-Silésie de Bytom. Le musée qui possède le plus grand ensemble d’œuvres de Szukalski en Pologne.

Informations pratiques

Le musée Szukalski se trouve dans le quartier d’Orłowo au sud de Gdynia.

Adresse : ul. Orłowska 53, 81-522 Gdynia

Accès : train urbain SKM jusqu’à la gare de Gdynia Orłowo, puis à pied.

Horaires d’ouverture : du jeudi au dimanche de 11 h à 18 h. Fermé le lundi et le mardi.

Prix) : 40 PLN en plein tarif, 30 PLN en tarif réduit (étudiants de moins de 26 ans, personnes handicapées, retraités, guides et journalistes), 15 PLN pour les 10-17 ans. Entrée gratuite pour les moins de 10 ans. Un autocollant photographe à 20 PLN est nécessaire pour prendre des photos.

Site officiel : https://szukalski-museum.org

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Maciej Poltorak

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